Entretien avec le Dr Martine Goergen, Présidente du Comité Scientifique HWL, et Sylvain Vitali, Directeur de la Fédération des Hôpitaux Luxembourgeois (FHL).
Quand Healthcare Week Luxembourg a choisi « Resilience of Tomorrow's Healthcare: From Preparedness to Antifragility » comme fil rouge 2026, ce n'était pas un exercice de communication. C'était une réponse à la réalité.
Le Dr Martine Goergen, Directrice générale du Centre Hospitalier de Luxembourg (CHL) et Présidente du Comité Scientifique HWL, l'exprime sans détour : « Dans le contexte socio-économique et géopolitique actuel, c'est un sujet très important qui englobe tous les aspects de fonctionnement et de sécurité auxquels l'hôpital doit se préparer. »
Sylvain Vitali, Directeur de la Fédération des Hôpitaux Luxembourgeois (FHL), qui coordonne les orientations stratégiques de l'ensemble des hôpitaux membres, partage la même urgence : «Le risque principal est une érosion progressive de la capacité du système à absorber les chocs.» Non pas les crises spectaculaires, mais l'accumulation silencieuse de tensions simultanées, pénurie de personnel, pression démographique, complexité croissante des parcours de soins, dépendance numérique, qui peut pousser un système vers une fragilité structurelle.
CE QUE « ANTIFRAGILITE » SIGNIFIE EN PRATIQUE
L'antifragilité est un concept qui dépasse la résilience : il décrit des systèmes qui ne se contentent pas de résister aux chocs, mais qui apprennent et se renforcent grâce à eux.
Pour Martine Goergen, la preuve est dans l'apprentissage : « C'est l'apprentissage qu'on fait en situation de crise et grandir de cette situation. La crise Covid en est un exemple. » L'antifragilité n'est pas un mot à la mode, elle est visible quand un système montre qu'il a identifié le danger, réfléchi à comment l'aborder ou l'éviter, et en sort plus fort.
Sylvain Vitali pose le cadre au niveau systémique. Renforcer les capacités ne signifie pas seulement augmenter les ressources, c'est « mieux organiser les flux de patients, renforcer l'intégration entre soins hospitaliers et soins de proximité, investir dans les compétences et utiliser intelligemment les technologies ainsi que l'innovation pour améliorer l'efficacité du système. »
SOUVERAINETE : UNE QUESTION CONCRETE, PAS POLITIQUE
L'une des six sessions clés de HWL26 porte sur la Gouvernance & Souveraineté. Sylvain Vitali détaille ce que souveraineté signifie en santé : « la capacité d'un système de santé à décider, agir et continuer à fonctionner même en situation de crise ou de dépendance extérieure. »
Il identifie quatre dimensions concrètes :
- Souveraineté des données — savoir où les données de santé sont stockées, qui peut les utiliser et dans quel cadre
- Souveraineté technologique — en particulier sur l'IA et les infrastructures numériques
- Souveraineté industrielle — sécuriser les chaînes d'approvisionnement critiques pour les médicaments et technologies médicales
- Souveraineté organisationnelle — la capacité à coordonner rapidement les acteurs en situation de crise
Martine Goergen ajoute une tension opérationnelle aiguë : « Comment se protéger d'une cyberattaque sans bloquer l'innovation — et comment faire face à la pénurie des RH médico-soignants en cas de crise, par exemple avec fermeture des frontières. » C'est exactement le type de question inconfortable que HWL26 a vocation à ouvrir.
L'IA : UN LEVIER, PAS UNE NOUVELLE DEPENDANCE
Les deux dirigeants convergent sur l'IA avec le même principe directeur : elle doit servir le système, pas créer de nouvelles vulnérabilités.
Sylvain Vitali propose une règle claire : « L'IA doit augmenter la résilience du système, pas créer de nouvelles dépendances critiques. » Cela implique de maintenir un contrôle humain et organisationnel sur les décisions critiques, d'éviter les architectures dépendantes d'un seul fournisseur ou d'une seule technologie, et d'intégrer l'IA dans une gouvernance claire des données, de la sécurité et de la responsabilité.
« L'IA peut être un levier extrêmement puissant, par exemple pour anticiper les flux de patients, optimiser les ressources ou soutenir les décisions cliniques. Mais elle doit être pensée comme un outil au service du système, et non comme une couche supplémentaire de complexité ou de vulnérabilité. »
TRANSFRONTALIER : LA VERITE QUI DERANGE
Le Luxembourg est au cœur de l'Europe, et HWL a toujours embrassé une perspective transfrontalière. Mais Sylvain Vitali est lucide sur les obstacles : « La réalité des systèmes de santé reste largement nationale, alors que les crises, les besoins des patients et des professionnels sont souvent transfrontaliers. »
Les blocages concrets ? Différences de financement et de tarification, partage limité des données de santé, absence d'interopérabilité entre systèmes numériques, cadres juridiques et responsabilités différents. « Tant que ces questions ne sont pas abordées frontalement, le potentiel du transfrontalier restera sous-exploité. »
Pourtant, dans une logique de résilience, la coopération entre systèmes voisins peut justement devenir un facteur de stabilité pour la gestion des capacités hospitalières, la réponse aux crises sanitaires et le partage de compétences.
CE QUE HWL26 DOIT DELIVRER
Les membres du Comité Scientifque sont clairs : HWL26 doit aller au-delà du discours.
La priorité de Martine Goergen est tangible : « Garantir les moyens aux hôpitaux pour qu'ils puissent se préparer et répondre aux exigences d'infrastructures critiques. » Un premier pas concret à engager dès 2026.
L'ambition de Sylvain Vitali est structurelle. Il souhaiterait voir émerger :
- Un cadre commun partagé pour penser la résilience des systèmes de santé couvrant gouvernance, compétences, technologies et gestion des risques
- Une méthode de lecture des fragilités du système pour aider les décideurs à identifier les faiblesses et prioriser les réformes
- Des priorités communes pour les années à venir : gouvernance de l'IA, interopérabilité des données, préparation aux crises, sécurisation des dépendances critiques
« L'objectif le plus important serait peut-être de changer la manière dont nous pensons la résilience. Il ne s'agit pas seulement de se préparer à la prochaine crise, mais de construire des systèmes de santé capables d'apprendre, de s'adapter et même de se renforcer face aux chocs — ce que l'on appelle l'antifragilité. »
Healthcare Week Luxembourg — 30 septembre & 1er octobre 2026
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Le Dr Martine Goergen est Directrice générale du Centre Hospitalier de Luxembourg et Présidente du Comité Scientifique HWL. Sylvain Vitali est Directeur de la Fédération des Hôpitaux Luxembourgeois (FHL).


