Nous parlons de résilience comme s'il s'agissait d'une question d'outils nouveaux, d'algorithmes plus rapides, de tableaux de bord plus intelligents. Mais si la véritable vulnérabilité de nos systèmes de santé se trouvait ailleurs, dans ce que nous choisissons de ne pas savoir sur nous-mêmes ?
C'est le diagnostic que pose le Professeur Christof von Kalle.
Oncologue et chercheur translationnel de renommée mondiale, il a dirigé certaines des initiatives européennes les plus ambitieuses à l'interface entre la recherche et la pratique clinique, d'abord comme directeur fondateur du National Center for Tumor Diseases (NCT) à Heidelberg, puis comme BIH Chair for Clinical and Translational Sciences à la Charité de Berlin. Depuis décembre 2024, il dirige le LRC, en référence à la Luxembourg Research Clinic – Fuerschungsklinik Lëtzebuerg, au Luxembourg Institute of Health, et siège au Comité scientifique de la Healthcare Week Luxembourg.
Le fil conducteur de HWL26, Resilience of Tomorrow's Healthcare : From Preparedness to Antifragility, pose l'équation en trois termes indissociables : People, Systems & AI. Pour Christof von Kalle, ces trois dimensions convergent vers une condition unique, souvent évitée : un système de santé apprenant, construit sur des données honnêtes.
UNE VULNÉRABILITÉ QUE NOUS REFUSONS DE NOMMER
La plupart des conversations sur la résilience commencent par ce qu'il faudrait ajouter au système. Von Kalle, lui, commence par ce que le système refuse de voir sur lui-même.
« Nous devons comprendre qui développe quelle maladie, à quel moment nous la détectons et la traitons, et comment ces traitements fonctionnent. Notre attention doit se déplacer de plus en plus vers la prévention et l'interception précoce. »
Puis cette phrase, qui devrait mettre mal à l'aise toute partie prenante du système de santé :
« La naïveté que nous entretenons aujourd'hui à l'égard de la structure réelle et des résultats réels du système de santé est une situation très vulnérable, qui n'est pas tenable à long terme. »
Dans sa lecture, la résilience ne commence pas par un outil. Elle commence par un miroir honnête.
LA SOUVERAINETÉ N'EST PAS UNE DÉCLARATION, C'EST UNE ARCHITECTURE
Le sous-thème de HWL26 Governance & Sovereignty attire généralement les grandes déclarations sur l'autonomie stratégique. Von Kalle ramène la conversation aux principes premiers.
« Il s'agit du même sujet : fournir l'ensemble des données de santé à chaque patient, et chercher à apprendre des résultats que notre système de santé produit, en réinjectant ces enseignements dans la manière dont nous nous organisons. »
Son verdict est sans ambiguïté :
« La véritable souveraineté ne peut se construire qu'à travers un système de santé apprenant. »
Autrement dit : pas de boucle d'apprentissage, pas de souveraineté, seulement son apparence. Le propos rejoint directement ce que Jean-Philippe Arié (Luxinnovation) soulignait à propos de l'Espace européen des données de santé : « L'Europe pourra utiliser des données fiables et souveraines pour fonder ses décisions. » La souveraineté des données n'est pas une posture défensive. Elle est la condition préalable à toute capacité d'adaptation.
LA CONVERSATION HONNÊTE QUE PERSONNE NE VEUT AVOIR
Lorsqu'on lui demande ce que HWL26 peut réellement engager en 2026, von Kalle ne pointe ni un nouveau pilote, ni un nouveau groupe de travail. Il pointe un débat public manquant.
« La véritable limite, c'est de commencer enfin à agir sur ce que nous savons depuis longtemps. HWL26 peut rendre cette urgence visible et nourrir le débat public pour engager des mesures concrètes, plutôt qu'un énième pilote ou une nouvelle expérimentation. »
Et il demande à la communauté de la santé d'abandonner un cadrage confortable :
« Nous devons être très honnêtes envers nos citoyens et nos patients : ne pas traiter les données de santé est dangereux et insoutenable. »
C'est cette inversion qui compte. Le traitement des données est habituellement présenté comme un risque à justifier. Von Kalle renverse la perspective : l'inaction est le chemin le plus risqué, pour les patients, pour les résultats cliniques, pour la souveraineté.
IA : COMMENCER PAR LE SOCLE, PAS PAR LE SOMMET
Sur l'intelligence artificielle, von Kalle résiste à la tentation du cas d'usage spectaculaire.
« C'est un monde nouveau, qui ouvre de nouvelles possibilités, mais aussi de nouveaux défis. Il sera essentiel d'y entrer tôt, en étant lucide sur le fait qu'il s'agit d'un environnement en évolution rapide, qu'il faudra activer de manière itérative. »
La priorité décisive est infrastructurelle, et non algorithmique :
« Au commencement, nous devons nous concentrer sur la mise à disposition d'infrastructures, en particulier de capacités de calcul permettant de traiter des données confidentielles à l'abri des risques de l'Internet ouvert. »
L'ambition est juste. Mais l'ambition s'effondre sans le socle qui doit la porter.
LA FAUSSE BONNE IDÉE : L'IA COMME COUCHE DE COMPLEXITÉ SUPPLÉMENTAIRE
Le piège le plus fréquent est celui qui ressemble au progrès. L'informatique de santé, rappelle von Kalle, a un passif :
« Tant sur le plan commercial qu'administratif, l'IT de santé a été utilisée, par le passé, pour introduire toujours plus de complexité et empiler les couches successives de réglementation, d'administration et de technicité. »
L'IA se trouve à un carrefour :
« L'IA offre une formidable opportunité d'aller vers la simplification et l'efficacité, mais elle peut aussi être détournée pour pousser le système vers la sur-complication absolue et l'immobilisme. »
Et cette phrase, qui clôt l'argument :
« C'est à nous de choisir ce qui viendra ensuite. »
Ce choix est le vrai sujet de HWL26.
LE MESSAGE
La contribution de Christof von Kalle à la conversation HWL26 est un refus des cadrages faciles. La résilience n'est pas un slogan, la souveraineté n'est pas une posture, l'IA n'est pas une couche magique. Ce sont trois angles d'une même conversation, et tous reposent sur une question : les systèmes de santé seront-ils assez honnêtes pour apprendre d'eux-mêmes ?
L'innovation qui renforce la résilience est celle qui referme la boucle entre soin et connaissance. Tout le reste, dit-il, est une naïveté que le système ne peut plus se permettre.
📅 Healthcare Week Luxembourg, 30 septembre & 1er octobre 2026
📍 Luxexpo The Box, Luxembourg


